"TRYPTIQUE"




La voile de mon ennui, gréée par l’erreur et gonflée par le souffle des ans, grève mon existence en la maintenant sur le cap d’une interminable errance. Un pied hors de mon bateau fantôme, et me voilà nageant dans le bonheur ; ce que je laisse bien volontiers à la carpe Diem et aux autres barbotteurs. J’aspire pour ma part à quitter cet élément dans lequel il est pénible et fatiguant de se mouvoir, cette joie crasseuse qui partout veut s’infiltrer en injectant ses émotions naïves et galvaudées. Détaché de la loi calendaire, j’ai autrefois vu l’échelle du temps basculer, et s’offrir à moi les indénombrables vierges du sérail du futur : jours, siècles, millénaires que ma charge m’incombe d’honorer. Sultan parallèle, prince de l’aridité, roc invulnérable, très vite mon cœur s’est endurci en affrontant l’ouvrage imposé. Quel sens encore donner à cette orgie temporelle, quand dans l’expérience de l’Histoire se sculpte bien tôt une routine marquée par le contraste de la dépression succédant à l’expansion, la guerre à la paix, la révolution à la tyrannie, l’inspiration à l’expiration, l’agitation au silence… Quand on en retire une dimension, l’univers devient pareil à un décor de théâtre aussi titanesque que raffiné s’affaissant au beau milieu du spectacle. Mais cela fait belle lurette que je n’en suis plus au coup de blues du promeneur égaré dans le labyrinthe de catacombes post-apocalyptiques. Seul spectateur insatisfait de ce théâtre condamné, c’est un abandon total et définitif duquel je cherche la clef. Il m’a fallu épuiser mes derniers idéaux de liberté pour me résoudre à la mort et m’apercevoir qu’elle aussi était illusion. Anachorète urbain loin des préoccupations matérielles et isolé de tous les impacts de mon environnement, quelle source trouver à mon tourment ? Serais-je mon propre geôlier, tel un Sisyphe doué d’ubiquité, limité par sa propre compréhension? Je ne peux pourtant pas tirer une grande aide de l’extérieur. L’empathie trouve rapidement ses limites. Aussi, ce n’est pas un fait facilement appréhendable pour le commun des mortels ; comment compter sur ces milliards de personnalités si insipides qui défilent au fil du temps ? Ces vies éphémères organisées à la façon d’une colonie d‘insectes bâtisseurs, qui semblent n’être apparues que pour répéter les mêames pas d’une chorégraphie maîtrisée chaque fois avec un peu plus de précision, celle qui célèbre la soumission aux lois d’un monde borné. Il m’est pourtant arrivé de trouver quelques intérêts à pousser l’expérience de la rencontre. Peut-être croyais-je déceler une lueur d’originalité de caractère en examinant le vivarium humain, ou peut-être fut-ce simplement un biais de mon appréciation, alors assaillie d’un pic contondant de monotonie. Toujours est-il que sous les hospices d’une passion de composition j’ai approché des sujets sélectionnés parmi la masse des années. Elles ont été des femmes en marge prenant leurs sources dans les grandes transformations de notre univers. Curieuses de l’inimaginable, à l’écoute de l’impossible, elles m’ont ouvert les herses molles de leur intimité et je leur ai confié mon énigme comme écrin de l’espoir dissimulé d’être secouru. Erigées en femmes-bougies, leur dimension lumineuse fut cependant bien trop faible pour prétendre à éclairer un ciel d’encre. Lorsqu’elles n’ont pas fait long feu en suivant une cadence vitale inadaptée à leur fragile condition, elles fondaient aussitôt. Quelle qu’en ait été la matière, de la lave originelle au laser actuel, ces fusions n’ont eu pour effet que d’allonger un chemin sans issue. Il m’apparaît que la mémoire de l’entière création du monde ne suffit pas à en extraire sa raison, insoluble cauchemar qui me laisse conscient malgré l’hémorragie des années. J’erre encore, telle une âme lestée dont les plus évanescentes vapeurs sont retenues à huit-clos sous pression, à attendre absurdement l’implosion.